Addictions et reliances

Extrait : la reliance, une question contemporaine

Aujourd’hui, la question de la reliance semble devenir omniprésente. Les réseaux sociaux se multiplient et connaissent le succès qu’on sait, il devient impossible de se passer d’internet et des téléphones portables, qui partout, constamment, donnent l’impression d’être « relié ». Je suis connecté, donc j’existe. Bien sûr il est devenu banal aussi de faire remarquer que si, par tout cela, la communication s’étend, elle perd en qualité, et que ce qu’on gagne en virtuel, on le perd dans la réalité – tout le monde a vu de ces réunions où chacun est absorbé par ses « textos » ou conversations téléphoniques. Il est également de l’ordre de l’évidence que les repères culturels ou religieux, qui jadis orientaient l’existence de l’individu, se sont plus que délités. On a moins interrogé la progression manifeste de nouvelles formes de reliance – le succès de la méditation, une certaine mode du bouddhisme, la vulgarisation d’un néo-chamanisme . Et ce qui caractérise ces modes de spiritualité, c’est qu’ils se situent hors de l’anthropocentrisme qui habite, plus ou moins clairement, les trois grands monothéismes. Comme l’a montré l’anthropologue Philippe Descola, la manière dont l’homme s’est coupé des autres vivants, dans le monde occidental moderne, est une exception parmi les civilisations. Et il semble bien que cette exception tire à sa fin – que l’humanisme classique soit allé au bout de lui-même, des excès de son individualisme et de son rationalisme, et que, comme l’annonçait Michel Foucault, on assiste aujourd’hui à la mort de l’Homme, tel que le définissaient les sciences humaines. Pour cet Homme maître de lui-même, et de la nature, Freud fut un coup de glas, avec son inconscient se substituant à la raison, en tant que ce qui régit le sujet. Avant lui Darwin, déjà, avait retiré à l’humain sa suprématie sur les autres animaux – dont l’éthologie et la biologie, ensuite, n’ont fait que le rapprocher encore.
Significativement, depuis le début des années 2000, la question animale devient de plus en plus insistante dans le champ philosophique. Ainsi la philosophe américaine Donna Haraway ne conçoit-elle plus l’humain que comme l’une des « espèces compagnes », dont font aussi partie animaux et cyborgs, qui dans leur cohabitation sont vouées aux échanges les plus intimes comme aux hybridations. Du côté de la culture anglo-saxonne, d’ailleurs, de tels décentrements se firent sentir dès les années soixante-dix, dans « l’écologie profonde », et se prolongent dans l’anti-spécisme qui envisage la valeur des êtres vivants indépendamment de leur utilité pour l’humanité. Aux Etats-Unis, dès les années quatre-vingt-dix, l’écopsychologie tente de faire entendre que la souffrance des humains et leur éventuelle guérison, ne peuvent être abordées indépendamment de celles de la Terre.  Et tandis que les enjeux écologiques, touchant à la survie de la planète, en arrivent peu à peu à se faire reconnaître comme supra-politiques, les courants de pensée récusant l’anthropocentrisme se multiplient et s’approfondissent.
Dans une évolution similaire, les neurosciences non seulement révèlent des similitudes de plus en plus étroites entre le cerveau humain et celui de certains animaux, mais tendent à réduire l’opposition entre l’intériorité d’une conscience et l’extériorité du monde. La découverte des neurones miroirs, déjà, qui ne sont pas l’apanage de l’humain, et par lesquels « voir faire l’autre » peut avoir le même effet que « faire soi-même », portait atteinte à une démarcation nette entre intérieur et extérieur, et donnait un ancrage biologique à « l’empathie ». Mais avec la théorie de l’« énaction », c’est la distinction entre perception et réaction qui se voit entamée – la perception étant déterminée par l’action même qu’elle suscite. La connaissance, dans cette optique, ne consiste plus en la représentation d’un objet par un sujet, mais en leur connexion. Et comme le sujet connaissant, le monde se dissout en une multitude de connexions. Aussi le connexionnisme devient-il un modèle qui ne concerne plus seulement la théorie de l’esprit, mais peut s’étendre à l’ensemble des sciences. Au niveau de l’écologie, par exemple, on constate que ce ne sont pas seulement les organismes qui, comme dans la théorie darwinienne, s’adaptent à l’environnement, mais que l’évolution de celui-ci est également influencée par les organismes ; ainsi observe-t-on une coévolution de la couleur des fleurs et de la vision des abeilles .
Quant à la physique, en particulier à ses extrêmes que sont la physique quantique et l’astrophysique, elle confronte à l’identité des constituants ultimes de l’inorganique et de l’animé, et invite certains chercheurs à extrapoler en direction d’une identité entre matière et esprit. Mais sans même soutenir la radicalité d’une telle hypothèse, n’est-il pas vertigineux, déjà, de se figurer que tout l’univers, avant l’advenue du temps, ait été concentré en un point, comme y invite la théorie du Big Bang ? N’est-on, par là, ramené à la question d’une possible unité du tout, qui hante métaphysiques et spiritualités d’Occident comme d’Orient ? Et ceci indépendamment du débat entre ceux pour qui ce point zéro serait une origine absolue, et ceux pour qui il s’insérerait dans une cyclicité, de mondes qui naissent et meurent. Quoi qu’il en soit, la question de l’unité du tout n’a cessé de hanter l’esprit humain, et  traverse les sciences comme les religions. Depuis Einstein, qu’elle taraudait particulièrement, l’aspiration demeure d’unifier, par des lois similaires, macro- et microphysiques.

Il peut paraître outrecuidant, et horriblement simplificateur, de parcourir ainsi, en quelques lignes, les cimes du savoir de l’humanité. Mais il ne s’agit ici que de situer mon propos par rapport au contexte, d’époque et de pensée, qui lui a permis d’émerger. De même que la théorie freudienne portait la marque du modèle thermodynamique qui régnait au début du XXème siècle, des réflexions comme celles qui vont suivre s’inscrivent dans le connexionnisme s’imposant aujourd’hui. C’est dans une société travaillée par la question des liens, voyant s’effriter ceux qui la tenaient autrefois, et se raccrochant, « addictivement », à sa propre consommation, que j’interroge la problématique psychique de l’addiction, actuellement proliférante, qui à une telle société tend un miroir, exacerbant ses impasses, tout en lui indiquant d’éventuelles issues.