Carnets de l'autre amour




Extrait : amour, mort et altérité


L’amour comme la mort : élan à se dissoudre dans l’altérité.

L’amour comme la mort au cœur de la vie?

L’angoisse de mourir n’est-elle pas, encore, terreur de l’altérité?
Et de fait, pour le moi, l’autre qui le limite, risque sans cesse de l’envahir, et finira par le détruire, l’autre n’est-il la mort?

L’angoisse de mort, pour Heidegger, en nous séparant des étants, nous relie à l’Etre; mais par cette reliance, l’angoisse, enfin, ne se dissout-elle pas?

Mais pour n’être plus seul, pour être enfin relié, nécessité, d’abord, de cesser d’être: “si le grain ne meurt…”

Bien difficile, même chez Freud, de strictement délimiter pulsion de vie et pulsion de mort : le moi veut se conserver, mais ne le peut que par l’autre, qui à terme l’anéantit.

Derrida: “vivre, par définition, ne s’apprend pas. Pas de soi-même, de la vie par la vie. Seulement de l’autre et par la mort”.

“Il n’y a pas d’instauration de la vérité sans une position essentielle de l’altérité”. Est-il fortuit que ces mots, dans les cours que préparait Foucault, soient les derniers qu’il ait tracés, que la mort l’empêcha de prononcer ?

 Tout le monde vit “pour mourir”, au sens où c’est vers ça qu’on va. Mais qui vit, véritablement pour ça?

Intuition, très tôt, que la seule issue possible à la mort était de la vouloir, non seulement d’y consentir mais de s’y livrer  – en essayant de vivre, littéralement, à en mourir.
Par là deviendrait-il possible, à la fin, de véritablement “se jeter dans la mort comme en une fête”?

Nous devenons ce que nous aimons, dit Eckhart: comme le bois qui aime le feu devient flamme – et avec lui se fait cendres.

Se souvenir que le soleil même finira par se consumer. Se consoler de mourir de ce que le soleil meure aussi?
Mais n’est-il pas pire de mourir sachant que pas un humain, pas un vivant, ni la terre même, indéfiniment ne nous survivra?

Bonheur à me dire que ces atomes qui me constituent proviennent de quelque étoile morte – et qu’un jour ils se retrouveront dans un chien, un éléphant, une fleur. Evidence retrouvée du « rien ne se perd rien ne se crée ».

A contempler “l’éternité des espaces infinis”, Pascal éprouvait de l’angoisse; moi rien ne peut m’apaiser autant que ces étoiles qui vivaient avant moi et vivront après moi – à moins que, déjà mortes, elles ne continuent pas moins à scintiller pour moi.
Quelle douceur dans cette hypothèse actuelle d’une cyclicité des mondes, rejoignant l’éternel retour de Nietzsche et des hindous.

Aujourd’hui j’ai vu le monde sans moi.