L'animal à l'âme


Extrait : l’accès à l’autre – animal ou humain


Selon F. Buytendijk, la subjectivité animale ne sera jamais vue que « du dehors ». Nous ne saurons jamais ce qu’elle est de l’intérieur, puisque pour y accéder nous devrons en passer par les rapports que nous entretenons avec elle, donc par notre propre subjectivité. Dès lors, il y aura nécessairement dans notre connaissance une part d’interprétation, et donc un risque de projection. Quand par exemple nous attribuons à un animal un affect comme l’« amour », il est toujours difficile de savoir ce qui tient de la réalité ou de l’apparence – Buytendijk estimant pour sa part que l’homme seul peut éprouver de l’amour proprement dit. À ses yeux, la meilleure garantie contre l’attribution de qualités humaines à l’animal, c’est la méthode qu’il pratique, et qui consiste à comparer la psychologie de l’animal à celle de l’humain. Car, comme J. von Uexküll, il pense que, pour comprendre le comportement animal, il s’agit de lui prêter un sens subjectif – ce qui ne peut se faire qu’à partir de notre propre subjectivité. Si celle-ci peut biaiser la connaissance, c’est également elle qui la permet. Mais à nos semblables eux-mêmes peut-on jamais avoir accès autrement qu’en passant par nous-mêmes ? On répondra qu’eux du moins peuvent dire ce qu’ils ressentent. Toutefois, n’est-il pas des humains qui ne parlent pas – ne serait-ce que les tout jeunes enfants ? À cela une psychanalyste a rétorqué que nous avons été enfants, et pas animaux. Avons-nous cependant été cet enfant-là, dans sa singularité ? Et avons-nous été aphasiques ou autistes pour prétendre « comprendre » de tels sujets humains qui eux non plus ne parlent pas ? De plus, même lorsque celui qu’on essaie d’atteindre dispose de la parole, cette dernière ne livre-t-elle pas qu’une approximation par rapport à ce qu’il ressent ? J. Lacan lui-même, qui mit le langage au centre de la psychanalyse, ne pensait-il pas qu’on n’est jamais que dans le « mi-dire » et que, dans le monde humain, « la communication n’existe pas » ? Certes, aux ambiguïtés du langage humain il opposait une communication animale à laquelle il prêtait une transparence que, comme nous l’avons vu, elle est loin d’avoir toujours. Il n’en reste pas moins que l’accès à l’autre, même humain, n’a rien d’une évidence. Au point qu’un philosophe comme D. Lestel en vient à considérer que « l’accès à l’esprit de l’homme n’est pas moins problématique que l’accès à celui de l’animal ». Dans notre tentative d’accéder à l’altérité, qu’elle soit animale ou humaine, l’essentielle difficulté n’est-elle pas de sortir de soi ?

Or c’est bien la reconnaissance de cette difficulté qui mène Husserl à l’élaboration de la méthode phénoménologique. Celle-ci naît en effet du constat que je n’ai pas d’emblée accès à ce qu’« est » l’autre, mais seulement à ce qui « apparaît » de lui. Aussi, lorsque je m’efforce de comprendre le psychisme d’un autre humain, je ne fais que lui prêter des contenus psychiques pareils aux miens, ce que je me permets en vertu d’une simple « ressemblance » entre lui et moi. À la base de la connaissance de l’autre humain, il y a donc une « empathie » (Einfülhung), fondée sur le fait que son psychisme s’ancre comme le mien dans une chair, et que nous partageons l’expérience de cette chair, de ce « corps vécu » (Leib). Mais, comme le souligne Husserl, l’animal également éprouve ce « corps vécu ». Dès lors, je pourrais aussi lui prêter des contenus psychiques, certes non plus en vertu d’une « ressemblance », mais d’une « analogie » : j’aborderais les animaux « comme si » ceux-ci étaient des hommes, seulement par une « modification » de l’empathie que j’ai envers les humains. Du reste, l’« empathie », au sens strict de « sentir du dedans », est également ce qui permet aux animaux de communiquer entre eux ou avec nous : entre l’humain et l’animal, il y a donc « compréhension réciproque ». Husserl considère d’ailleurs qu’à chaque espèce animale correspond « un type de moi animal en nous ». Et il estime qu’il n’y a qu’une « différence de degré » entre ce qui nous sépare des animaux et ce qui nous sépare des nourrissons, des « primitifs» ou des « fous ». Comme l’a fait remarquer la psychologue Véronique Servais, « l’observateur qui, face à un animal, aimerait en connaître les “états mentaux”, et celui qui, observant une personne autiste, voudrait la comprendre, se trouvent dans des positions très similaires ». Ce qui ne revient évidemment pas à dire que le psychisme d’un autiste serait pareil à celui d’un animal.