Parcours philosophique

© Marie-Françoise Plissart


A l’université, très vite, la pensée me parut à l’étroit, comme asphyxiée. Si je fis une thèse, ce fut parce que j’obtins une bourse du FNRS – dont j’espérais qu’elle me permette d’écrire des scénarios. Mais pour cela il eût fallu une liberté d’esprit peu compatible avec l’écriture académique. Celle-ci me pesait d’autant plus que ma thèse portait sur Bataille, qui appelait à intensifier la vie. A peine ma soutenance passée, je rompis mon contrat avec le FNRS, pour tenter d’aller vers cette « vraie vie ».

Pendant plus de dix ans, je ne touchai plus un livre de philosophie. Ne reprenant goût, un temps, à ce type de pensée que par la pratique d’ateliers pour enfants, où dans la bouche de ceux-ci je retrouvais les questions philosophiques fondamentales, dans toute leur fraîcheur, et ce qu’elles ont d’insoluble. Je retrouvais aussi, dans ces dialogues taillés dans le vif, l’origine orale et relationnelle des premières écoles de philosophie. De cette pratique avec les enfants, je ne m’éloignai que quand son abord « socratique » y fut supplanté par une approche plus normative, venue du Canada, où sur base de petits livres, il s’agissait de conduire les jeunes participants selon une ligne pré-tracée. Le contraire, pour moi, de la pensée, libre et imprévisible.

Ce fut encore cette quête d’une pensée incarnée qui me ramena aux écrits de philosophes, lorsqu’ils s’ouvrirent aux questions que nous posent les animaux. Longtemps, ma passion pour ces derniers m’avait paru l’exact antipode de mon penchant pour la philosophie. Or voilà que celle-ci, avec Derrida ou Elisabeth de Fontenay, faisait de l’animal sa question majeure, impensée jusque-là. Pour moi c’était comme si se réconciliaient mes cerveaux gauche et droit.

Depuis, mon intérêt retrouvé pour la philosophie ne s’est plus séparé de sa racine animale. Mais à partir de là, il s’est élargi, pour embrasser la relation de l’humain à tout ce qui n’est pas lui – des vivants non humains au reste du cosmos. En cela bien sûr je témoigne de questions actuelles, de terriens qui ont pris conscience de saccager leur planète. Mais en cette interrogation sur le tout, je rejoins aussi le fondement des pensées de l’Inde ancienne, qu’on commence à considérer comme d’autres modes de « philosophie ».

A celles-ci je suis venue en me mettant au yoga, et d’emblée j’ai été séduite par l’exigence, qui règne en Orient, ne pas scinder le corps et l’esprit. Une telle « orientation » me conduirait vers la méditation, telle qu’on la pratique dans le bouddhisme tibétain. Mais éprouvant certaines réticences envers le bouddhisme – notamment pour son éloge du non-désir –, et constatant son succès croissant auprès de publics occidentaux, je ne pouvais que regretter que face à une telle demande d’« incarnation de l’esprit », l’Occident paraisse n’avoir rien à proposer. N’était-ce pas l’effet d’une censure, séculaire, qui en Occident avait donné le monopole de la pensée aux universitaires ? Certains d'entre eux ne l’avaient-ils rendue jargonnante et éthérée, tandis qu’affects et subjectivité iraient se réfugier dans la littérature ou la «psychologie» – sans même parler de la « spiritualité », dont on laisserait les restes aux mains de la religion ? N’était-il pas temps de se souvenir que dans l’Antiquité grecque, les « écoles de philosophie » cherchaient avant tout à transformer la vie?

A cela en appelaient déjà, dans les années quatre-vingt-dix, Pierre Hadot ou Michel Foucault. Et lisant ce dernier évoquer la « psychagogie » de Socrate, j’y vis se rejoindre ma passion pour la pensée et ma plus récente pratique de psy – que je cherchais à rapprocher, notamment lors de « groupes de parole » avec les patients – ceux-ci me ramenant à une pensée dialoguante et vive.
Tout ce parcours en vint à me donner le désir de créer une « école de philosophie de la vie », qui réunirait ce que notre monde a dissocié, voire opposé : expérience et réflexion, affects et concepts, poésie et philosophie, spiritualité et métaphysique, Orient et Occident, parole et textes, nature et culture, non humains et humains. Les réflexions de philosophes, d’écrivains, de mystiques, de toutes cultures, y seraient sollicitées pour nourrir des discussions où il s’agirait de véritablement « penser ensemble », dans la polyphonie et l’ouverture à l’altérité. Les différentes expériences vécues par les participants, dans leurs dimensions charnelles, affectives, intellectuelles, voire spirituelles, pourraient se livrer comme « matière à penser ». L’esprit s’y confronterait aux limites de la rationalité, ou du dicible, pour aborder ces zones qu’on qualifie parfois de « mystiques », et qui ne désignent que l’infini de notre non-savoir.

Cessant de se prendre pour le centre de l’univers, l’humain interrogerait toutes ces altérités qui l’entourent – de l’animal au « cosmique ». Lorsqu’il reviendrait à lui-même, ce serait, on peut l’espérer, d’un nouveau point de vue, «décentré», qui pourrait lui donner l’envie d’infléchir sa vie vers plus d’intensité et de justesse, au sens musical du terme.